Le Sénégal reprend le chemin qui avait mené à l’assassinat du Juge Sèye en 1993

Le 15 mai 1993, la violence politique avait atteint son paroxysme au Sénégal, avec l’assassinat du vice-président du Conseil constitutionnel, Me Babacar Sèye. Le forfait était le fait d’un groupe communément appelé la «Bande à Clédor», qui comprenait Amadou Clédor Sène, Assane Diop et Papa Ibrahima Diakhaté. Ils avaient été reconnus coupables des faits et condamnés à des peines d’emprisonnement ferme de 20 et 22 ans. Les commanditaires de cet ignoble crime avaient été épargnés, à la faveur de vulgaires arrangements politiques entre le Président Abdou Diouf et son principal opposant d’alors Me Abdoulaye Wade. Ce dernier, une fois arrivé au pouvoir en 2000, s’était empressé de sortir les détenus de prison par une grâce, avant de leur faire bénéficier d’une loi d’amnistie portée en 2005 par le député Ibrahima Isidore Ezzan.
Va-t-on laisser fatalement survenir la répétition de l’histoire ?
Le décor est planté avec une similitude stupéfiante des circonstances et des attitudes des acteurs, comme il y a trente ans ! Il était alors question pour l’opposition de contester les conditions d’organisation des élections et la tension politique était forte. Le régime du Président Abdou Diouf était accusé de chercher à voler les scrutins en vue, les mêmes accusations portées actuellement contre le régime du Président Macky Sall. L’opposition conduite par Me Wade s’en prenait avec véhémence aux magistrats qui étaient accusés de tous les forfaits et qui étaient désignés à la vindicte populaire. Jean-Paul Dias promettait un linceul aux magistrats. La même rhétorique est empruntée par Ousmane Sonko et ses partisans. Le leader de Pastef ne rate aucune occasion pour menacer juges et procureurs. En 1993, la pression était si forte sur les magistrats qu’un Juge du Conseil constitutionnel, Kéba Mbaye, avait fini par jeter l’éponge, se désistant. L’histoire nous apprendra qu’il avait cédé à des menaces graves qui mettaient en péril la vie d’un membre de sa famille. Toutes proportions gardées, le Juge Mamadou Seck, saisi de l’instruction de la plainte de Adji Sarr contre Ousmane Sonko pour abus sexuels, s’est désisté pour des raisons familiales. Les menaces continuent de plus belle contre les magistrats. Dans les années de braise (1988-1993), les médias, comme la société civile, pardonnaient tout aux acteurs politiques qui attisaient le feu et trouvaient des excuses à toutes les velléités d’atteinte aux institutions de l’Etat. Ainsi, on détournait le regard des dérives verbales de Me Wade et des responsables de l’opposition, qui étaient systématiquement absous de tout. Des journalistes feignaient de ne pas voir les attaques, invectives et menaces contre certains de leurs confrères qui montraient le moindre esprit critique à l’endroit des thèses de l’opposition. C’est ainsi que la voiture de Nicolas Balique, correspondant de Rfi à Dakar, avait été cramée. En 2021, des voitures de journalistes ont été brûlées et des domiciles de personnalités du pouvoir ont été attaqués et mis à sac. Mais pour de nombreuses personnes, fustiger cette situation de faits équivaudrait à un parti pris pour le régime de Macky Sall.
Sur un autre registre, l’opposition sénégalaise accusait la France de François Mitterrand de manifester une complaisance ou une complicité avec le régime de Abdou Diouf. Les mêmes accusations sont reprises contre la France de Emmanuel Macron. Pour autant, l’opposition se félicitait de quelques sorties médiatiques d’un Alain Madelin pour critiquer le Sénégal. Aujourd’hui, on voit l’opposition sénégalaise se réjouir de tweets de Jean-Luc Mélenchon (juin 2021) ou de Olivier Faure défavorables à Macky Sall.
En 1988, il s’était formé, dans les flancs du Parti démocratique sénégalais (Pds), un groupe d’action appelé «l’Armée du peuple». Ce groupe avait alors signé des attentats à la voiture piégée, en s’en prenant aux forces de police (explosions de voitures au commissariat de police de Dieuppeul et au siège du Conseil constitutionnel). Tandis qu’en 1993, les domiciles de personnalités proches du pouvoir comme Lamine Diack et Abdoulaye Diaw Chimère avaient été incendiés. La maison de Serigne Ndiaye Bouna a pu échapper aux pyromanes. Il peut paraître très curieux que des personnes qui étaient mêlées à ces attentats, comme Amadou Clédor Sène, lequel avait été détenu de 1988 à 1991 pour ces actes terroristes, soient dans les rangs de Pastef d’Ousmane Sonko au moment où la préparation d’actions subversives de la même nature est prêtée à un groupe composé de militants de Pastef et appelé «Force spéciale». Qui disait que le style fait l’homme ? D’ailleurs Amadou Clédor Sène, élargi de prison une première fois à la faveur de l’entrée de Me Wade au gouvernement de Habib Thiam en 1991, avait à nouveau, été brièvement interpellé avec Assane Diouf, Guy Marius Sagna entre autres, dans les casses et tueries de mars 2021. Ironie de l’histoire ? Aussi, qui ne se rappelle pas des coups de feu tirés nuitamment contre le domicile du Juge Youssoupha Ndiaye, quelque temps avant l’assassinat de son vice-président ? Des infrastructures publiques vitales avaient été endommagées par des mains criminelles. L’enquête a révélé que le nouveau groupe «Force spéciale» dont une dizaine de membres seront présentés ce lundi 27 juin 2022 devant le procureur de Dakar, planifiait des actions contre la police, la gendarmerie, des installations névralgiques de l’Etat et contre des particuliers.
En outre, qui a oublié les imbrications de la «bande à Clédor» avec le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc) ? Un des éléments de ce mouvement rebelle, René Diédhiou, ainsi que des personnes, qui seraient venues spécialement de la Gambie, avaient été cités dans une série d’attentats dont le meurtre du Juge Sèye en 1993. N’est-il pas curieux de voir qu’un lieutenant du Mfdc, Ousmane Kabiline Diatta, ait été arrêté à Dakar le 8 juin 2022, pour être venu prêter main forte aux manifestants d’Ousmane Sonko, qui lui-même avait annoncé qu’il assumait son appel public à une insurrection pour déloger Macky Sall du Palais présidentiel ? Le mouvement religieux des Moustarchidines, qui avait laissé 6 policiers morts sur l’asphalte du Boulevard Général De Gaulle en 1994, se trouve embarqué avec Ousmane Sonko. «Capitaine», le fils de Serigne Moustapha Sy, dit n’attendre qu’un simple ordre de son père pour réduire le Sénégal en cendres. Peut-être que l’histoire ne se répète pas, mais ses rendez-vous se ressemblent et les prémices le montrent à suffisance. Il est alors de la responsabilité du Président Macky Sall et des différentes personnalités préposées à conduire les destinées de l’Etat et de la Nation, de veiller à ce que la sinistre histoire ne se rejoue en tragédie.
Oui, dans une démocratie, la police encadre des manifestations pacifiques mais casse la gueule aux manifestants qui appellent à l’insurrection !
La mission régalienne de l’Etat est notamment, de protéger les institutions démocratiques et la sécurité des citoyens. Il ne saurait y avoir de compromis sur cette question. C’est ainsi que l’usage de la force légitime pour accomplir cette mission est sanctuarisé dans toutes les démocraties. C’est dans cet ordre que la Police fédérale américaine et l’Armée avaient été requises pour mâter durement les insurgés que Donald Trump avait lancés contre le Capitole en vue de perpétrer un coup d’Etat. Les forces d’intervention n’avaient pas hésité à user de leurs armes pour protéger les institutions démocratiques. On aura regretté des morts et de nombreux blessés mais le jeu en valait malheureusement la chandelle. Les forces de sécurité avaient été félicitées pour avoir rempli leur mission. Les personnes arrêtées sont traduites en Justice.
En France, quand le mouvement des «Gilets jaunes» avait viré à la violence pour s’en prendre aux institutions et aux biens publics et privés pour les vandaliser, la police française avait fait un usage efficace de la violence pour contrecarrer de telles actions subversives. Quand les manifestants, issus des rangs des «Gilets jaunes», avaient attaqué les commerces et autres boutiques des Champs Elysées et que certains meneurs avaient donné le mot d’ordre de se rendre au Palais de l’Elysée pour faire sa fête au Président Macron, la riposte avait été foudroyante. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, au Sénégal, la police et la gendarmerie ont violemment réprimé les manifestants armés qui voulaient exécuter le mot d’ordre d’Ousmane Sonko d’aller déloger Macky Sall du Palais présidentiel. On peut augurer qu’il en sera toujours ainsi et que les fauteurs de troubles sauront trouver à qui parler. Autrement, le Président Sall ne mériterait plus d’être à son poste. La police et la gendarmerie du Sénégal avaient encadré avec bonheur la manifestation du 8 juin 2022 que l’opposition avait organisée, dans le respect strict de la légalité républicaine. Un autre exemple du genre a été observé au Canada, où les camionneurs, qui avaient bloqué la capitale fédérale Ottawa, avaient obtempéré aux sommations de la police et évacué le Parlement et les artères de circulation de la ville. Les manifestants n’avaient opposé de résistance et ainsi il n’y a eu ni mort ni blessé à déplorer.
L’hypocrisie de prétendus donneurs de leçons aux médias sénégalais
Il a été observé des attaques en règle contre les médias sénégalais qui, dans leur titraille, auraient mis l’accent sur l’échec de la manifestation de l’opposition du 17 juin 2022 plutôt que de dénoncer la répression policière. Il convient de souligner que si les objectifs claironnés et assumés par Ousmane Sonko, le chef de file de l’opposition, avaient été atteints, le Sénégal aurait essuyé un putsch qui aurait fait basculer le pays dans des lendemains de troubles. La veille de cette manifestation, tout le pays retenait son souffle et les médias s’étaient fait l’écho d’une telle panique générale. Quel est l’esprit cynique qui voudrait interdire aux médias d’exprimer le soulagement de tout un pays après qu’un funeste objectif n’a pas été réalisé ? Seulement, les détracteurs des médias sont gênés de voir relever et dénoncer les appels répétés d’Ousmane Sonko à la violence et aux atteintes aux institutions de l’Etat. Il aurait été rassurant d’entendre, pour une fois, un responsable de la Société civile sénégalaise prendre position contre ces turpitudes, comme cela honorerait également un Khalifa Ababacar Sall, un Abdoul Mbaye, un Malick Gackou ou un Mamadou Lamine Diallo, entre autres, de refuser publiquement de s’associer à toutes actions contraires à la conquête du pouvoir par des voies démocratiques. C’est sûrement trop leur demander, car on en a vu saluer avec enthousiasme des coups d’Etat militaires au Mali, en Guinée et au Burkina Faso ! Il convient du reste de souligner que l’attitude des médias sénégalais a d’ailleurs été la même que celle, de surcroît indignée, de tous les médias américains, le 6 janvier 2021, au lendemain de l’attaque du Capitole. «La démocratie assiégée», «le coup d’Etat de folie», «Trump met le feu à Washington», ont été les principaux titres de la presse. La responsabilité avait été rejetée sur Donald Trump, qui avait appelé à l’insurrection, comme Ousmane Sonko l’a fait au Sénégal. «INSURRECTION» en lettres capitales, s’était enflammé le San Francisco chronicle. «Le jour où la démocratie américaine était au bord du gouffre», avait constaté le Washington Post qui titrait : «Trump mob storms Capitol» (la bande à Trump prend d’assaut le Capitole). Pour sa part, le New York Times accusait Donald Trump d’avoir attisé ses troupes et voyait dans l’attaque du Capitole «le dénouement inévitable de l’ère Trump». Les forces de sécurité avaient eu droit à une «standing ovation» pour avoir protégé efficacement les institutions démocratiques américaines.
En France, au lendemain de la mise à sac des Champs-Elysées à Paris, l’action des Crs qui avait permis d’éviter le chaos à la France, avait été saluée par les médias de tous bords. D’ailleurs, on aura vu, plusieurs mois après, des sociologues des médias comme Jean-Louis Siroux, assimiler le traitement médiatique du phénomène des «Gilets jaunes» comme une tendance à «disqualifier le mouvement et à l’exclure symboliquement de l’espace public». C’est ainsi qu’il avait été constaté que les médias avaient jeté leur dévolu sur les questions sécuritaires, la dénonciation des violences des manifestants et les périls économiques et sociaux provoqués. «Les médias français n’ont commencé à s’intéresser à la violence policière pour contenir les manifestants, que six mois après ces événements», a relevé l’Ong Acrimed dans une étude.
C’est dire que les journalistes sénégalais, qui ne traînent aucun complexe vis-à-vis d’aucun journaliste américain ou français, n’ont aucune raison de baisser le regard pour le traitement médiatique de la manifestation du 17 juin 2022 à Dakar et à Ziguinchor. Ces mêmes médias avaient pourtant fait un traitement unanime de la belle manifestation pacifique du 8 juin 2022 et avaient mis en exergue la vitalité de la démocratie sénégalaise. Y’avait-il une main secrète ou une officine qui inspirait les titres de la presse du 9 juin 2022 ? Personne ne les avait accusés pour ce coup d’avoir pu être achetés par le «Palais». On ne peut pas s’empêcher de croire que certains ont mesuré leur vénalité pour croire que tout le monde aurait un prix ! D’ailleurs, on a mieux compris, avec certaines réactions, pourquoi certaines grandes plumes de la presse sénégalaise n’ont jamais pu réussir un projet éditorial, en dépit de leurs multiples tentatives. Et le plus burlesque vient, encore une fois, du Conseil pour le respect de l’éthique et de la déontologie (Cored). Quand il s’agit du journal Le Quotidien, cette structure, qui se croit investie de la mission de chercher la petite bête à ce journal, s’est fendue d’une interpellation à l’endroit de la rédaction du journal pour demander de s’expliquer sur des «Unes» que le Cored voudrait juger «tendancieuses». Jamais, avons-nous dit, depuis 2003, dans notre projet éditorial, que nous aurions fait vocation de neutralité ? Au demeurant, on est bien tenté de relever l’imposture de prétendre s’ériger en arbitre d’un match quand on ignore les règles les plus élémentaires du jeu. Qui expliquera un jour aux «éminents» membres du Cored que la «Une» d’un journal n’appartient pas à la rédaction mais plutôt à l’éditeur ? «Le ridicule est fait pour notre amusement.» Les journalistes qui sont passés par Le Quotidien peuvent témoigner de leur chance d’avoir un patron, d’une si rare ouverture d’esprit, qui s’interdit de commanditer un article quelconque à ses journalistes et qui les associe à l’élaboration de la «Une» du journal, autour de la table de la rédaction.

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