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KRISTALINA GEORGIEVA, DIRECTRICE GÉNÉRALE DU FMI :«Il est temps de lancer d’audacieuses réformes pour l’Afrique»

Quel est l’objet de votre visite au Sénégal, la seconde après celle de 2019 ?

Je suis ravie d’être de retour au Sénégal. C’est en effet ma seconde visite en ma qualité de Directrice générale du Fonds monétaire international, et cela arrive à un moment particulier, important pour le pays et sa population, alors qu’ils s’efforcent de se remettre de la pandémie et de son impact économique.
Il est essentiel d’entendre directement des autorités politiques et des citoyens du Sénégal ; c’est la meilleure façon dont nous, au Fmi, pouvons soutenir le pays dans ses efforts pour sortir de la crise avec une économie plus résiliente et inclusive.
Cette visite est également une occasion pour reconnaître et saluer le leadership dont le Président Macky Sall a fait preuve pendant cette pandémie et pour discuter avec lui des enjeux régionaux au moment où le Sénégal s’apprête à assumer la présidence de l’Union africaine en 2022.

Quelle appréciation faîtes-vous des mesures prises par les autorités sénégalaises pour atténuer les chocs provoqués par la crise sanitaire du fait du coronavirus ? Et quelles sont les perspectives économiques pour notre pays, qui aspire bientôt à entrer dans le cercle des producteurs de pétrole et de gaz ?

Les autorités sénégalaises méritent d’être félicitées pour leur riposte rapide et exhaustive à la pandémie du coronavirus par l’entremise du «Programme de résilience économique et sociale».
Grâce aux ressources importantes injectées dans le système de santé, la protection sociale, les approvisionnements en biens de première nécessité et dans l’économie en général, la récession a été évitée et les recettes ont été stabilisées.
La relance de l’économie est déjà engagée et devrait se poursuivre en 2022, car les fondamentaux de la croissance économique du Sénégal demeurent solides.

Vous venez dans un continent aux économies qui subissent les effets de la Covid-19. Quelle a été la contribution du Fmi dans la lutte contre cette crise sanitaire mais aussi la relance des économies africaines après-Covid ?

La pandémie de Covid-19 a créé une onde de choc économique et sanitaire sans précédent dans la région, et malgré la diminution récente du nombre de cas en Afrique, il est impossible d’écarter la possibilité de nouvelles vagues. L’apparition du nouveau variant Omicron en est un rappel amer.
Dans ce contexte, la priorité des décideurs africains est clairement de protéger les vies et les moyens de subsistance, ce qui leur impose des choix souvent difficiles.
Pour accroître les marges de manœuvre de politique économique, le Fmi a accordé une aide financière de 36,4 milliards de dollars américains (ndlr : 21 112 milliards de FCfa) à 44 pays d’Afrique en sus des allègements de dette accordés à 24 pays.
Nous n’avons jamais fait autant et aussi rapidement. Cela représente plus de dix fois la moyenne des prêts annuels de la décennie précédente.
Les pays d’Afrique ont par ailleurs obtenu plus de 34 milliards de dollars américains (ndlr : 19 720 millliards de FCfa) venant directement de l’allocation de Droits de tirages spéciaux (Dts) sans précédent effectuée cette année. Ils pourraient en obtenir davantage à la suite de la réallocation de Dts de la part d’autres pays membres, destinée à permettre l’octroi de financements concessionnels supplémentaires.
Ces fonds devraient aider les autorités à s’acquitter de la difficile tâche de protéger la population tout en posant les bases d’une relance vigoureuse.
Nous avons également tiré la sonnette d’alarme pour indiquer que, tant que la population d’Afrique ne sera pas vaccinée, le continent restera vulnérable à de nouvelles flambées de la maladie. Le Fmi a proposé comme objectif d’immuniser au moins 40 % de la population mondiale d’ici la fin de cette année et 70 % au milieu de l’année 2022. Avec d’autres organismes multilatéraux, nous avons créé un groupe de travail dont le mandat est de s’assurer que les pays obtiennent les vaccins et les ressources dont ils ont besoin.
Au-delà de la sortie de cette crise, je souhaite discuter des opportunités d’avenir de l’Afrique et du Sénégal. D’ici 2050, plus du quart de la population mondiale vivra en Afrique. Le temps est venu de lancer d’audacieuses et profondes réformes pour assurer une relance intelligente, inclusive et verte afin d’assurer la prospérité du continent.
Tout d’abord, pour que les nouveaux venus sur le marché du travail en Afrique possèdent les compétences qu’exigent les nouveaux emplois, il faudra un climat des affaires favorable à la croissance économique et des investissements privés substantiels, notamment étrangers.
Il est essentiel d’engager des réformes pour stimuler la concurrence, réduire les goulots d’étranglement (y compris ceux imputables à une électricité peu fiable), assainir la gouvernance et promouvoir l’inclusion financière.
Des initiatives de développement des infrastructures numériques à l’échelle de l’Afrique, comme la Stratégie de l’Union africaine pour la transformation numérique, stimuleraient également la productivité du continent africain et sa résilience aux futurs chocs, et faciliteraient une industrialisation plus sobre en carbone. La mise en œuvre intégrale de la Zone de libre‑échange continentale africaine non seulement protégerait l’Afrique contre les perturbations mondiales, mais dynamiserait la concurrence, attirerait l’investissement étranger et favoriserait la sécurité alimentaire dans toute la région.

Quels peuvent être les effets de l’allocation de Droits de tirage spéciaux (Dts) par le Fmi sur les économies des pays africains, qui se contentent d’une trentaine de milliards de dollars sur 650 milliards, alors que les engagements des pays développés, prévoyant de reverser 100 milliards de dollars aux pays vulnérables, tardent à se concrétiser ?

L’allocation des Droits de tirages spéciaux a pour objet d’aider tous les pays membres du Fmi, mais surtout les plus vulnérables, à gérer la crise sanitaire en gonflant leurs réserves de change et en créant une marge de manœuvre budgétaire additionnelle. Les autorités disposeront ainsi de ressources pour intensifier leur lutte contre la pandémie sans pour autant alourdir la dette publique.
Comme je l’ai mentionné, l’Afrique a reçu directement un montant de 34 milliards de dollars, et il convient de noter que les allocations attribuées à chaque pays sont substantielles en proportion de la taille de leur économie et auront par conséquent un effet considérable. Les allocations attribuées au Libéria et à la Zambie, entre autres, dépassent nettement 05% de leur Pib. Pour le Sénégal, l’allocation des Dts représente 1,6 % du Pib, soit 246 milliards de FCfa.
Les efforts ne s’arrêteront pas là pour autant.
Nous avançons dans la mobilisation de 100 milliards de dollars américains (ndlr : 58 000 millliards de FCfa) de l’allocation de Dts des pays les plus riches aux pays les plus pauvres et je suis heureuse d’annoncer qu’en seulement trois mois, nous avons obtenu des promesses de près de 60 milliards de dollars américains pour atteindre cet objectif.
Le Fmi dispose déjà d’un instrument (le Fonds fiduciaire pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance) pour canaliser les Dts et octroyer davantage de prêts sans intérêt aux pays à faible revenu.
Nous avons aussi proposé le recours à un deuxième instrument, le Fonds pour la résilience et la durabilité (Frd), qui offrirait un financement à plus long terme à des taux d’intérêt peu élevés.
Les pays membres du Fmi se montrent déjà favorables au Frd, et nous espérons qu’il sera opérationnel dès l’an prochain. Grâce à ce nouvel instrument, le Fmi disposera de nettement plus de moyens pour aider les pays à s’extirper de la pandémie et pour soutenir la transition vers une croissance sobre en carbone et plus résiliente au changement climatique.

Que comptez-vous faire pour soutenir le continent dans sa lutte contre les effets du changement climatique qui menace plus de cent millions d’Africains ?

À cause de sa géographie et sa structure économique, de sa résilience ex-ante limitée et de ses mécanismes de défense restreints, l’Afrique est particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique.
La plus grande partie du continent, surtout les zones où vivent les segments les plus pauvres de la population, dépend d’une agriculture pluviale fortement fragilisée par la hausse des températures et les chocs climatiques extrêmes.
Par ailleurs, les ménages et entreprises ont un accès très restreint aux ressources financières nécessaires pour accroître leur résilience ex-ante, pour faire face aux effets du changement climatique.
À cause de l’espace budgétaire limité, les gouvernements éprouvent de la difficulté à bâtir les infrastructures résilientes au changement climatique et à soutenir les mécanismes de défense de leurs économies et de leurs populations.
S’agissant de ce que le Fmi peut faire, je voudrais souligner trois points.
Premièrement, il fournit une aide financière. Par exemple, lorsque des cyclones ont frappé le Mozambique, le Fmi a rapidement accordé une aide financière d’urgence. Tout comme il est intervenu financièrement pendant la pandémie de Covid-19, il se tient prêt à le faire dans les pays frappés par des chocs climatiques. Par ailleurs, comme je l’ai déjà mentionné, le Fmi travaille actuellement à la mise sur pied du Fonds pour la résilience et la durabilité qui canalisera les Dts nécessaires au financement à long terme abordable dont les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire (en majorité des pays d’Afrique) auront besoin pour rendre leur économie plus résiliente et écologique.
Deuxièmement, le Fmi fournit de plus en plus des conseils sur les questions liées au changement climatique, notamment sur la manière de s’y adapter, comment atténuer les conséquences et comment réussir la transition vers une économie plus verte. Ce type de conseil fait de plus en plus partie de nos discussions périodiques avec les autorités des différents pays.
Troisièmement, le Fmi offre des services de renforcement des capacités, notamment de l’assistance technique, pour s’assurer que les investissements publics se traduisent par la mise en place d’infrastructures utiles, résilientes et écologiques.
En conclusion, le Fmi est pleinement engagé à poursuivre son soutien à l’action climatique en Afrique en partenariat avec la communauté internationale et nos principaux pays partenaires dont le Sénégal.

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